L’interview NATHANAËL COSTE et MARC DE LA MÉNARDIÈRE
nous parlent du tournage de leur film « En quête de sens », une aventure qui a transforme leur vie

Q.« Le changement de la société ne peut se produire que par le changement de chaque individu. » Que vous inspire cette citation ? Ou, pour reprendre l’adage de Gandhi, comment devenir « le changement que nous souhaitons voir dans le monde ? »

NC Cette phrase continue de me questionner

Oui, l’éveil ne peut être qu’individuel. Mais quand on cherche comment faire pour amener chaque individu à un progrès de la conscience, cela devient beaucoup plus compliqué. D’autant qu’aujourd’hui l’air du temps pousse les gens à se regrouper pour avoir des expériences collectives, souvent d’ailleurs pour progresser ensemble, mais sans pour autant aller regarder en eux ce qui les limite et les bloque dans cette évolution. Beaucoup rêvent de réalisations collectives comme palliatif à l’individualisme ambiant, mais nous ne savons toujours pas comment progresser individuellement. En effet, la société se construit autour de l’image marketing d’individualités fortes qui cherchent un confort matériel égoïste, alors que le confort intérieur et la paix de l’esprit ne sont pas valorisés socialement. Il faudra sans doute médiatiser les outils d’introspection comme la méditation et les pratiques corporelles. Mais les deux terrains sont essentiels, celui de l’évolution individuelle qui nous pousse à nous connaître, nous accepter et à accepter l’autre, et celui de l’évolution des structures de gouvernance, du cadre sociétal et des valeurs qui sont érigées en modèle. Ce second terrain ne doit pas être négligé car l’introspection ne doit pas selon moi nous mener au repli sur nousmêmes mais à une ouverture au monde et une participation aux luttes qu’il faudra mener pour plus de justice et de respect du vivant.

Q.Quelles sont les valeurs humaines qui à vos yeux sont essentielles pour créer un changement de conscience planétaire ?

NC L’altruisme qui pousse chacun à reconnaître l’autre en soi, la tolérance qui passe par l’acceptation de soi, et la persévérance, car il en faudra pour arriver à des changements globaux.

Q.Le succès de votre film vous a valu une notoriété, une reconnaissance qui peuvent être des pièges pour l’ego. Comment avez-vous vécu ce changement de regard sur vous ? Et quelles ont été vos ressources intérieures pour rester fidèles aux valeurs prônées dans votre film ?

NC Ce piège de l’ego se présente à différentes occasions au cours d’une vie et, oui, nous sommes évidemment sensibles à la reconnaissance, aux remerciements, et nous percevons parfois ce changement de regard sur nous. Il faut d’abord rester reliés à la pulsion qui a permis au film d’exister, à l’intuition que nous devions réaliser un projet ensemble avec une caméra, et ensuite rester en contact avec cet océan de sagesse, avec la confiance accordée, et l’incroyable énergie collective en temps et en argent qui nous a été offerte – tout ce qui a permis au film d’être terminé et diffusé. Avec Marc nous avions souvent l’impression de n’être que des acteurs dans cette pièce et pas vraiment ses auteurs. Il a bien sûr fallu pas mal d’abnégation pour aller jusqu’au bout, et les retours des spectateurs sont très réconfortants. Je ne boude pas le plaisir que me donnent ces retours souvent positifs sur le film, mais je reste conscient que quelqu’un d’autre aurait pu le faire à ma place.

Il faut d’abord rester reliés

à la pulsion qui a permis au film

d’exister, à l’intuition que nous

devions réaliser un projet ensemble

avec une caméra, et ensuite rester

en contact avec cet océan de sagesse,

avec la confiance accordée,

et l’incroyable énergie collective

qui nous a été offerte.

Q.Comment continuer à créer quand l’essentiel a été dit, vu ou raconté ? Où trouver une nouvelle inspiration ?

NC C’est une question d’actualité, d’autant que nous manquons de temps depuis que nous avons pris en charge la distribution du film, dans les pays francophones d’abord, puis dans le monde entier où il est désormais en accès libre. J’ai longtemps dit que je ne referais pas de film après celui-là tant les messages qu’il contient se suffisent à eux-mêmes. J’ai pour l’instant tenu parole, mais je vois aussi que beaucoup d’histoires méritent d’être racontées, avec leur potentiel de relier l’individuel à l’Universel. La créativité, c’est là que se trouve pour moi le défi. Donner à vivre des expériences variées et profondes grâce aux sons et aux images, ce travail me plaît et je continue de baigner dedans, tant par la diffusion qu’en accompagnant la production de films ou en faisant de la formation avec des étudiants. La source d’inspiration est inépuisable, c’est nous qui pouvons nous fatiguer en nous coupant de cette source.

Q.Envisagez-vous de faire un nouveau documentaire ? Quels sont les appels du cœur qui vous donnent envie de vous battre pour une nouvelle création, un nouveau défi intérieur ?

NC Faire un autre film ensemble serait une expérience complètement nouvelle car nous avons tous les deux beaucoup évolué. Nous verrons si la vie nous offre cette opportunité et si nous la saisissons. Pour le moment nous travaillons en France sur des projets assez différents. Chacun individuellement perçoit des appels à écrire et à reprendre la camera, pour donner à ressentir et réfléchir sur les enjeux de notre temps, et sur l’incroyable expérience que nous vivons collectivement sur Terre, à la fois magnifique et profonde, et tellement rude et profane à d’autres moments.

Q.Pouvez-vous nous parler du travail coopératif dans votre équipe ? Quelle est la force qui en a surgi ?

NC Ces expériences de travail en équipe ont été très enrichissantes, depuis l’arrivée d’Alexis, au début de la phase de production, jusqu’à l’équipe d’une dizaine de collaborateurs motivés qui ont travaillé à la diffusion du film. Nous nous sommes tous formés sur le tas. La sortie du film organisée avec Timothée et Lise s’est organisée deux mois et demi avant le lancement, alors qu’il en aurait fallu six. Personne n’avait jamais fait ça, mais on était transportés, presque exaltés par ce défi. Chacun a apporté beaucoup d’eau au moulin, en faisant des erreurs, nous y compris, quand nous avons dû coordonner cette énergie et ces compétences. Je crois qu’une fois encore c’est la confiance qui nous a guidés dans cette tâche.

Q.Qu’est-ce qui vous a surtout aidés à définir ce projet, à lui donner une direction ?

NC Au début d’un projet vient une intuition. Pour nous, en tout cas, ça a été le cas. En rationalisant il aurait fallu tout arrêter, mais le chemin s’est dessiné au fur et à mesure, et la confiance et le détachement quant au résultat étaient là. L’un des quatre « accords toltèques » ne dit-il pas : « Doing the work without expectations » (Faire le travail sans rien attendre) ? Il faut faire ce qu’on sent juste sans chercher à définir « pourquoi c’est juste » et ce qu’on aurait à y gagner, car ces éléments nous échappent assez largement.

Donc, pour initier un projet, je pense qu’on devrait d’abord être à une place où on se sente bien et se laisser inspirer. Ensuite résonner avec son envie ou son objectif, ce simple fait sera un gage de réussite. Mais atteindre cet état suppose avoir pris du temps pour se connaître et se centrer, c’est souvent un enchaînement de choix et un cheminement qui nous amènent à cet endroit où l’on peut visualiser un projet et se dire « c’est là-bas, c’est juste pour moi, j’y vais. »

Q.Quel impact ce film a-t-il eu sur votre vie ? Quel travail intérieur a-t-il déclenché ?

MM Cette aventure fut notre ashram et le film notre plus grand maître spirituel. Pour aller au bout de ce projet nous avons dû mettre en pratique tout ce qui nous avait été enseigné durant notre voyage. En fait une version du film aurait même pu sortir en 2012.

Mais c’était comme si nous n’étions pas en mesure de porter un tel film dans la société tant que tous ces messages n’étaient pas digérés au niveau cellulaire. Finalement il est sorti deux ans plus tard… Et c’était plus juste ainsi. Le sens et la cohérence sont pour moi les deux boussoles de l’âme et il m’a fallu passer beaucoup de temps et faire de nombreuses expériences pour me confronter à la partie égocentrique et égocentrée de mon être, pour réellement me rencontrer et pour comprendre que ce que j’avais touché lors de ce voyage n’était en fait que le début du chemin. Je reste persuadé que la connaissance de soi et la transformation intérieure sont un travail quotidien.

Q.Qu’est-ce qui a motivé cette « quête de sens » et vous a poussés à prendre la route pour réaliser votre projet ? la pensée et l’action la pensée et l’action

MM Au départ ça a été une prise de conscience douloureuse en visionnant tous ces documentaires anxiogènes qui montrent que le monde va mal et vous laissent le sentiment que l’on ne peut rien y faire – que le système est à tel point ancré dans des valeurs et des représentations du monde erronées qu’il ne peut être réformé. En tentant de partager mes prises de conscience autour de moi, j’ai réalisé que la peur n’est pas un bon moteur pour agir, et qu’il fallait donc faire des documentaires inspirants, beaux et positifs, qui donnent envie de passer à l’action plutôt que de rester au niveau du constat. On n’avait pas de réponses avant de partir, juste une intuition forte qu’il fallait prendre la route et qu’en voyageant l’esprit ouvert on trouverait ce qu’on cherchait.

Q.Qu’est-ce qui, au-delà de l’urgence écologique et économique, vous a amenés à porter votre regard sur la spiritualité et à inclure cette dimension dans votre film ?

MM Dès le début du voyage, nous avons rencontré des personnes lumineuses, inspirées et alignées qui avaient dédié leur vie à l’écologie ou à la justice sociale, en revendiquant la dimension spirituelle comme un fondement majeur de leur action. Nous avons compris que loin de la dimension religieuse et dogmatique, la dimension spirituelle incarnée dans une vie riche de sens était le véritable feu qui animait l’existence de nos interlocuteurs et leur avait permis d’avoir un tel impact, en trouvant en eux la créativité et les ressources nécessaires pour entreprendre leurs nobles combats.

Q.Quelle est pour vous, au fond, la raison principale de l’état du monde actuel, et comment y remédier ?

MM Pour moi l’état du monde est le résultat de nos visions du monde, individuelles et collectives. C’est-à-dire de toutes les architectures invisibles qui ont construit notre rapport au réel. Le monde est pour moi le reflet de nos inconscients qui conditionnent 95% de nos actions. Du coup, sans une véritable introspection individuelle et collective sur les questions métaphysiques autour de la nature de la réalité, du « qui suis-je » et du sens de la vie, il est impossible de transformer la société. Le changement qui est devant nous est profondément métaphysique. Il est donc urgent de faire les déductions philosophiques de certaines découvertes scientifiques, sociologiques, neurologiques, etc., et donner aux humains les outils pour se connaître et se transformer.

QPour vous, la méditation a-t-elle un rôle à jouer dans ce changement global ? Joue-telle un rôle dans votre propre vie ?

MM Du moment que le monde va mal à cause de nos comportements et que nos comportements sont le résultat de nos pensées, de nos inconscients, de nos émotions mal gérées et de nos croyances, la méditation a forcément un rôle à jouer pour nous faire prendre conscience des mécanismes qui nous font réagir, au lieu de répondre en conscience à ce qui nous traverse. Être présent à l’autre, à soi, se sentir connecté à la nature est pour moi le point de départ d’une action juste vers plus d’harmonie. La méditation m’a permis d’être plus centré, mais cela reste un outil parmi d’autres. Pour moi le but est la méditation au quotidien, c’est-à-dire être présent à ce que l’on fait.

Q.Quel est votre rêve du monde de demain ? Et quels sont, selon vous, les leviers les plus puissants pour y parvenir ?

NC Un monde souhaitable serait construit autour de l’idée que l’abondance est là, mais qu’elle est sacrée et que chacun doit prélever avec parcimonie, à la mesure de ses besoins mais pas de ses excès. Un tel monde serait débarrassé de la spéculation et de l’argent roi. Comment y parvenir ? Retirer à la finance le pouvoir dont elle s’est saisie. Faire grandir des humains conscients de leurs responsabilités et de leur chance d’être ici. Permettre à chacun de donner un sens à sa vie autrement qu’en consommant et en s’identifiant à des stars ou à des marques. Nous sommes en bonne voie. Persévérons.

A voir ou à revoir

C’est l’histoire de deux amis d’enfance

qui ont d.cid. de tout quitter pour s’en

aller questionner la marche du monde.

enquetedesens-lefilm.com